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Le conteur éclectique
En dix ans, Fabien Vehlmann s’est imposé comme l’un de nos meilleurs scénaristes, multipliant les titres de qualité dans des genres très différents (Le Marquis d’Anaon, Les Cinq conteurs de Bagdad, Jolies ténèbres…). L’année 2010 confirme ce réjouissant éclectisme. Après un recueil de récits se déroulant dans le Paris de 1900 (Le Diable amoureux et autres films jamais tournés par Méliès, avec Duchazeau en mars) et un one-shot de science-fiction original (Les Derniers jours d’un immortel, avec De Bonneval en avril), il enchaîne en juin en clôturant le premier cycle de Seuls, toujours mis en images par Gazzotti, avant de reprendre la série régulière de Spirou en septembre, avec Yoann au dessin !
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Ce mois de juin est marqué par la sortie du tome 5 de Seuls, qui clôt le premier cycle. Comment présenteriez-vous la série aux lecteurs qui ne la connaissent pas encore ?
Elle met en scène cinq enfants, qui se retrouvent isolés du jour au lendemain dans une grande ville. Tous les adultes ont disparu, et certains autres enfants aussi. Ils vont devoir essayer de comprendre pourquoi, tout en apprenant à se débrouiller par leurs propres moyens. Ce qui caractérise la série, c’est le mélange entre une forme d’angoisse, très liée à des univers fantastiques comme on en trouve dans les films post apocalyptiques, et par ailleurs le côté complètement « couillon » de ces enfants, qui peuvent d’un coup faire ce qu’ils veulent et qui se comportent parfois de manière complètement immature. Si l’on enlève l’un de ces deux axes, la série n’est plus du tout la même. Dans le cinquième album, pour faire avancer l’intrigue, nous sommes peut-être allés un peu plus vers l’aspect angoissant, mais cela ne veut surtout pas dire que la série va perdre ce côté déconnade entre gamins.
Cet aspect humoristique permet de faire baisser la tension…
Tout à fait. Si nous étions toujours sur le mode angoisse, nous finirions par former une génération d’enfants névrosés (rires) ! A chaque fois qu’il y a un passage un peu difficile, nous faisons en sorte de le contrebalancer par un moment d’humour où les enfants font un truc un peu délirant et réalisent un fantasme de gamin : conduire une voiture, casser des vitres…
Un monde sans adultes, c’est un thème qui a déjà été abordé dans la littérature et au cinéma. Qu’est-ce qui vous a amené à vous confronter à votre tour à ce sujet-là ?
C’est une vraie passion pour le monde de l’enfance. Je n’ai jamais complètement fait mon deuil de cette période (sourire), que je trouve passionnante pour plein de raisons. C’est le moment où se cristallise tout ce que l’on va devenir plus tard, en fonction des rencontres, des traumas éventuels, des joies… C’est aussi une période où les extrêmes se rejoignent. On peut vivre des choses extrêmement dures et d’autres complètement exaltantes. J’aime ce mélange. C’est par exemple la thématique de la disparition, du deuil, qui est assez présente dans la série. J’avais eu l’occasion de voir des enfants réagir à la mort de leur grand-père. Ils étaient à la fois complètement tristes quand ils étaient dans ce deuil et, cinq minutes après, ils faisaient une partie de foot endiablée. Pour oublier, mais aussi parce que la vie est comme ça. Il y a dans ce contraste très fort quelque chose qui me touche. En voyant cela, je me dis que nous avons encore pas mal de choses à apprendre en tant qu’adultes.
Seuls est une série tout public, prépubliée dans le magazine Spirou. Pourtant, elle est parfois dure et la violence (physique ou psychologique) est très présente. Cela n’a pas posé de problèmes ?
C’est effectivement une série tout public, mais elle a d’abord été pensée pour les enfants, avant de toucher finalement un public beaucoup plus large. Au niveau du contenu, nous avions prévenu assez tôt Dupuis que notre inspiration principale était Sa Majesté des Mouches, qui est presque un roman adulte, même s’il met en scène des enfants. Je leur ai dit aussi que nous nous interdirions de montrer certaines choses. On peut évoquer des thèmes durs, mais essayer de les aborder de la façon la plus soft possible. Nous avons fait une seule entorse à cette règle, en montrant une partie du corps de Dodji au début du tome 5, pour faire comprendre qu’il était bien mort. A la fin de l’album précédent, nous nous sommes en effet aperçus que beaucoup de lecteurs se demandaient s’il n’avait pas été sauvé au dernier moment… Enfin, nous avons également garanti à l’éditeur de toujours garder ce lien, délirant et drôle, avec le monde de l’enfance. Il n’y a eu aucun souci avec Dupuis. En ce qui concerne Spirou, je leur ai dit : « Si à un moment donné, vous trouvez un passage trop dur, vous pourrez ne pas le passer dans le magazine. Par contre, nous ne modifierons pas notre histoire ».
Avez-vous eu des réactions négatives lors de la prépublication ?
J’ai été surpris qu’il n’y en ait pas plus, notamment au moment de la parution du troisième épisode, où l’un des enfants est fan d’Hitler. Mais mon but n’est pas de choquer et quand je mets en scène ces gamins, je m’inspire d’enfants que je connais ou que j’ai connus quand j’étais môme. Ce gamin obsédé par la deuxième guerre mondiale côté nazi est directement inspiré par un de mes copains quand j’avais onze ans. Les enfants sont parfois aussi comme ça… C’est un des aspects intéressants de Seuls : tout en embarquant le lecteur dans des montagnes russes pour lui procurer des émotions fortes, on peut essayer de temps en temps, par petites touches, d’aborder des thèmes plus subtils.
Que pouvez-vous nous dire concernant la suite ?
Nous avons une idée assez précise des grandes orientations de la série, qui étaient déjà en germe dans le premier cycle. Cinq albums par cycle nous semblent être un bon format. J’ai déjà commencé à écrire le deuxième et il pourrait y en avoir un troisième derrière. Pour nous, le premier était comme une introduction. Ce qui nous intéresse, c’est ce qui va se passer maintenant !
En 2010, vous avez déjà publié deux autres albums : Le Diable amoureux et autres films non tournés par Méliès (avec Frantz Duchazeau chez Dargaud), et Les Derniers jours d’un immortel (avec Gwen de Bonneval chez Futuropolis). Pouvez-vous nous présenter ces deux ouvrages ?
Le Diable amoureux est un recueil d’histoires courtes en noir et blanc. Cela nous semblait logique pour faire référence à l’univers de Méliès, ce réalisateur qui a fait au début du XXème siècle quelques uns des films les plus poétiques et merveilleux de son temps. Ce n’est pas du tout une biographie. Nous avons choisi Méliès car il constitue un fil rouge idéal pour aborder un certain type de récits, dans le Paris de 1900 où l’électricité arrive peu à peu. C’est un moment de bascule technologique et j’aime beaucoup cette thématique, que l’on retrouve par exemple dans Le Marquis d’Anaon. Là, on quitte un univers qui est encore un peu celui des contes et légendes pour aller vers la modernité. Le début du XXème siècle marque vraiment une entrée dans un univers de technologie que le cinéma représente bien. On prend ici le parti de dire que ce dernier n’est pas seulement un merveilleux outil, mais aussi une technologie qui nous a fait perdre quelque chose, sur le plan de la magie. Ce contrepied ne m’empêche pas d’adorer le cinéma bien sûr, mais je le trouve intéressant. Tout se passe dans le Paris de 1900, mais les histoires sont variées car elles se déroulent dans des univers très différents. A l’arrivée, cela donne un album plutôt dense, assez drôle mais aussi parfois mélancolique.
Avec Les Derniers jours d’un immortel, nous changeons radicalement de genre…
Depuis Samedi et Dimanche, Gwen et moi avions envie de retravailler ensemble. Souhaitant revenir au dessin, il m’a montré des carnets avec des croquis beaucoup plus réalistes que Samedi et Dimanche, alors que d’autres restaient dans la même veine. Je lui ai dit que ce serait bien de trouver un moyen de mélanger ses différents styles graphiques dans un même récit. Nous sommes alors partis vers un univers de science-fiction, résolument adressé à un public adulte. Loin d’une SF « prospective » essayant de deviner précisément à quoi ressemblera le monde de demain, nous nous sommes projetés dans une science-fiction presque théâtrale, en nous demandant ce qui reste de l’Homme quand il a des pouvoirs lui permettant de se dédoubler, de s’ajouter des pans de mémoire ou de passer d’une planète à l’autre en une fraction de seconde. Le personnage central de notre histoire est Elijah, un enquêteur de la police philosophique chargée de résoudre les affaires mettant en cause des humains et des extraterrestres. Ces derniers ayant forcément une psychologie complètement différente de la nôtre, cela pose des tas de problèmes : juridiques, politiques, criminels… On retrouve là une trame assez classique : le meilleur des enquêteurs se voit confier une mission capitale, au moment même où il apprend que l’un de ses très bons amis a mis fin à ses jours. Ce début de faille chez une personne habituellement complètement dans le contrôle va entrainer une série de fêlures, qui font l’intérêt de cette narration.
Votre actualité 2010 se prolonge à la rentrée avec un événement : la reprise de la série « régulière » de Spirou, avec Yoann au dessin. Vous aviez été les premiers à plancher sur la célèbre collection de one-shot autour du personnage. Qu’est-ce qui vous a amené à vous lancer dans ce nouveau projet ?
En fait, j’avais d’abord été approché au moment de la reprise de la série derrière Tome et Janry. J’avais déjà travaillé pour le magazine Spirou et Dupuis pensait que mon background pouvait coller. Après avoir fait des tests avec plusieurs dessinateurs, j’ai proposé Philippe Capart et Yoann, ce dernier ayant l’avantage d’une certaine continuité graphique avec les albums précédents, là où Philippe proposait une approche plus tranchée. Ensuite, il y a eu une période de doutes chez Dupuis, avec une notion d’urgence dont je n’ai pas pris la pleine mesure, et finalement la série a été confiée au duo Munuera - Morvan. Pendant la phase de tests, de nombreux dessinateurs avaient répondu qu’ils ne se voyaient pas reprendre la série, mais qu’ils auraient adoré faire un album unique. J’ai remonté cette information à Dupuis, qui a lancé peu après la collection des one-shot et nous a proposé, à Yoann et moi, de réaliser le premier. Ceci explique pourquoi cet album est assez classique. C’était un peu une manière pour nous de dire : « Regardez ce que nous aurions pu faire si nous avions repris la série ». Notre approche est clairement moins radicale que celle d’Emile Bravo par exemple. C’était sans doute bien pour démarrer la collection, mais ce n’est pas très représentatif de ce qu’elle allait devenir.
La difficulté majeure de cette reprise ne vient-elle pas de la multiplicité des auteurs ayant travaillé sur la série, créant autant de références différentes chez les lecteurs ?
En même temps, si ce n’était pas un peu une mission impossible, ce ne serait pas intéressant (rires). Avant de revenir vers nous, les gens de Dupuis ont beaucoup réfléchi, d’autant que le one-shot d’Emile Bravo venait de connaître un gros succès. Je crois qu’ils ont même envisagé une reprise « vintage », avec des codes très particuliers et un Spirou calé dans le temps. Personnellement, cette formule ne m’aurait pas intéressé. Je peux comprendre que certains auteurs soient séduits par l’idée de poursuivre une série totalement « à la manière de », façon Blake & Mortimer, mais cela ne me tente pas. Au contraire, je trouve que le fait que chaque repreneur ait mis un peu Spirou à sa sauce fait aujourd’hui partie de la magie de cette série. Même s’il est effectivement très difficile désormais de fédérer autour d’elle. Pourtant, Tome et Janry avaient le même problème et ils ont réussi. Je ne prétends pas avoir leur talent, mais cela montre en tout cas que c’est faisable…
Quelles sont les grandes lignes que vous avez retenues pour cette reprise ?
Graphiquement, Yoann revient vers un Spirou plus orthodoxe, ses références sur la série étant à chercher du côté des derniers albums signés Franquin. Il y aura aussi quelques liens avec les albums de Tome et Janry, même si cela sera moins visible… Nous allons redonner à Spirou son habit de groom, mais avec à chaque fois une explication plausible à cette tenue si particulière. Nous avons aussi réinscrit le personnage dans la vie du journal, comme il l’a été pendant une période, et nous allons réinstaller Zorglub dans le rôle de l’adversaire principal de nos héros. Enfin, le fait que cette première aventure se passe à Champignac permet également de rapprocher la série de ses racines… Point important : nous avons décidé de ramener la série vers les enfants. Nous voulons emballer les gamins qui ne la connaissent pas, ou bien seulement par les dessins animés. Donc, il y aura des clins d’œil vers le public plus adulte, mais l’objectif est de faire ces références sans être trop pesant… Une fois tout cela posé, Spirou reste un héros intergénérationnel qui vit de grandes aventures !

