La collection Actes Sud BD fête cette année son cinquième anniversaire. Comment est-elle née ?
Cela s’est mis en place petit à petit. A la base, je suis graphiste et je travaillais pour Actes Sud Junior. Michel Parfenov, lui, s’occupait de la littérature russe. Nous nous croisions de temps en temps et, un jour, il m’a dit : «
Actes Sud ne serait pas contre lancer une collection de bandes dessinées. Pourquoi ne pas leur proposer quelque chose ? ». Au début, j’étais hésitant. Etant également libraire chez Album depuis dix-huit ans, j’ai toujours soutenu le travail d’éditeurs comme L’Association ou Frémok, et j’avais l’impression que nous allions empiéter sur leur domaine. Puis, après réflexion, nous nous sommes dits qu’il n’y avait plus de romans graphiques littéraires comme Casterman en publiait dans les années 80 et que cela correspondait à ce que nous aimerions faire. Des romans graphiques ni autobiographiques, ni expérimentaux, mais racontant des histoires en bande dessinée. Des livres adultes, assez littéraires, qui regardent le monde d’une façon un peu politique.
Ce qui frappe dans votre catalogue, c’est son côté international. Il y a là des auteurs venant de pays qui ne sont pas forcément connus pour leur tradition de bandes dessinées, comme la Russie, Israël ou l’Islande…
En fait, on peut presque dire que la collection a été créée pour Rutu Modan et Batia Kolton. Il y a une dizaine d’années, elles avaient participé à la création d’un collectif en Israël, Actus Tragicus. Dans un pays où il n’y avait pas de bande dessinée, ces auteurs avaient envie de raconter des histoires en images mais ils ne connaissaient pas le monde de la BD. Un professeur belge vivant en Israël les a emmenés au Festival d’Angoulême, où ils ont pris conscience de toutes les possibilités offertes par la bande dessinée. De retour dans leur pays, ils ont inventé leur langage, leur forme de narration. Et ils ont édité de petits fanzines en français ou en anglais, que j’ai découverts dans la librairie où je travaillais. Je me suis tout de suite dit qu’il fallait les publier… Cet aspect international correspond également à une tradition chez Actes Sud, qui a commencé en éditant des auteurs francophones de l’étranger.
Concrètement, comment débusquez-vous les trésors cachés dans certains pays ?
C’est souvent au hasard de rencontres. Etant spécialiste de la littérature russe, Michel Parfenov a par exemple ses connections là-bas. On vient d’ailleurs d’aller au Boomfest, le festival de bande dessinée de Saint-Petersbourg… De la même façon, invité en Chine, Michel a rencontré Hok Tak Yeung, l’auteur de
Qu’elle était bleue ma vallée… Bien sûr, on peut aussi désormais faire pas mal de découvertes sur internet.
Autre ligne forte de votre catalogue, son lien avec la littérature : adaptations de Boulgakov et de Paul Auster, publication du Orfi aux enfers de Buzzati ou du livre de Crumb et Mairowitz sur Kafka…
Là encore, cela a commencé un peu par hasard. Emmanuel Proust avait édité une première fois chez Actes Sud le
Kafka et le
Cité de verre, adaptation de Paul Auster par David Mazzucchelli, il y a une quinzaine d’années, avant de partir monter sa propre maison d’édition. Pour nous, c’était une occasion extraordinaire de pouvoir intégrer Crumb ou Mazzucchelli à notre collection. Avant de les rééditer, nous les avons complètement retravaillés, en refaisant l’ensemble des scans et en réalisant une nouvelle traduction… Ensuite, nous avons eu la chance de tomber sur le livre de Buzzati, qui est une merveille. Et les choses se sont enchaînées. Chantal Montellier vient à son tour d’adapter Kafka. L’éditeur du Crumb en Angleterre cherchait un auteur pour une adaptation du
Procès. Nous lui avons présenté Chantal, cela s’est bien passé, le livre est sorti en Angleterre et nous avons logiquement publié sa version française. A notre niveau, nous ne faisons pas de commandes d’adaptations. Quand nous en publions, c’est toujours à une envie des auteurs.
On sent à la fois une cohérence et une grande liberté dans votre démarche. Vous êtes plutôt tournés vers la découverte d’auteurs étrangers, mais vous ne vous interdisez pas de publier des auteurs français reconnus, comme Montellier ou Cabu…
C’est vrai. Dans le cas de Cabu, c’est au départ un coup de cœur pour le travail de Laure Garcia, la journaliste qui nous a proposé le projet. Nous avons ensuite fait avec elle
La Retirada, un livre sur l’exil des républicains espagnols… D’une manière générale, c’est le propos du livre qui nous importe avant tout. Nous essayons d’être toujours exigeants dans nos choix, de bien regarder si les projets correspondent à ce que nous voulons faire.
Dans cette période de surproduction, vous avez clairement opté pour un rythme raisonnable…
Oui. Nous ne pouvons pas en faire plus car nous travaillons de façon totalement artisanale. Je suis aussi le graphiste de la collection. Pour le dernier livre de Chantal Montellier, j’ai aussi fait toute la mise en couleurs, ce qui m’a occupé trois mois à plein temps. Et puis, il faut pouvoir défendre chaque titre… De toute façon, nous ne voulons pas multiplier les parutions. Aujourd’hui, je pense que la plupart des éditeurs ne travaillent plus du tout avec les auteurs, et forcément la qualité des livres en pâtit. On veut absolument éviter cela. En plus, le fait de diriger la collection à deux limite également les projets. Il nous faut chaque fois composer avec les goûts de l’autre, et c’est très bien ainsi.
Avant de parler de votre actualité, j’aimerais revenir sur deux titres qui ont particulièrement marqué leurs lecteurs. Le premier, c’est Exit Wounds, de l’Israélienne Rutu Modan…
Comme je le disais précédemment, Rutu a fait ses preuves pendant plusieurs années en réalisant des histoires courtes. Puis, à un moment, elle s’est sentie capable de se lancer dans un récit plus long. Ses travaux précédents avaient un dessin assez grotesque, mais pour ce livre-là elle a décidé d’aller le plus possible vers la ligne claire. C’est ce qui me plaît chez elle : elle invente un langage en fonction du propos de son histoire…
Exit Wounds est un mélange entre une histoire personnelle et un contexte politique. Rutu essaie de comprendre son monde de cette manière, dans la lignée d’Etgar Keret et d’autres écrivains contemporains importants. Elle est aussi très représentative d’une génération d’Israéliens qui parlent avec des images. Avec Michel Parfenov, en travaillant sur cette collection, nous nous sommes souvent dit que, trois ou quatre décennies plus tôt, la plupart des auteurs que nous publions auraient écrit des romans. Aujourd’hui, ils ont une culture de l’image et ils s’expriment par ce biais. Cela fait partie intégrante de leur langage.
L’autre titre auquel je pensais, c’est Rosalie Blum, la trilogie de Camille Jourdy…
L’accueil de Rosalie Blum a été formidable, avec le Prix RTL, une nomination pour le prochain Prix des Libraires… Nous sommes très heureux. J’avais découvert Camille avec son livre précédent,
Une araignée, des tagliatelles et au lit, paru chez Drozophile. Je l’avais trouvé intéressant, même s’il y avait des petites choses qui me gênaient dans la forme. Puis elle est venue me voir au Salon du Livre de Montreuil, avec le storyboard complet de
Rosalie Blum. Je l’ai lu, nous en avons parlé, et voilà… Ensuite, nous avons un peu travaillé ensemble, notamment sur le réalisme de certains personnages. Puis Camille a fait ses livres, que nous aimons vraiment. Son univers, très anglais, fait penser à certains livres de classes, mais elle arrive à le détourner avec beaucoup de subtilité. Elle est subversive dans la simplicité et ça, c’est vraiment intéressant.
En janvier, vous publiez trois nouveaux titres. Avec d’abord Il était une fois la Sibérie, de Nikolaï Maslov, un auteur russe très remarqué pour Une jeunesse soviétique, paru en 2004 chez Denoël Graphic…
C’est une trilogie, qui se découpe de façon subtile. Dans le premier volume, on suit en alternance, de vingt pages en vingt pages, la construction de la première ville fortifiée sibérienne et la jeunesse de l’auteur. Dans le second, on verra cette ville, évoluer en parallèle avec la jeunesse des parents de l’auteur. Enfin, dans le troisième, selon le même principe, Nikolaï racontera la jeunesse de son grand-père, la « rencontre » entre les deux récits croisés ayant lieu pendant la guerre civile… C’est l’histoire de la Sibérie, en deux temps dont l’un à rebours. Nous espérons publier un tome par an. Comme Nikolaï a déjà écrit toute l’histoire, c’est possible.
Son dessin est assez impressionnant. C’est un mélange de puissance et de finesse…
Oui. Aujourd’hui, Nikolaï est un peu un symbole en Russie. Il commence à être reconnu comme l’auteur ayant inventé la bande dessinée dans son pays. En tout cas, nous sommes très fiers de travailler avec lui sur cette trilogie, qui est une grande épopée comme nous avions envie d’en faire.
La seconde nouveauté est aussi une épopée, mais dans un style radicalement différent : il s’agit de The Goddess of War, un récit hors normes signé par l’Américaine Lauren Weinstein…
Elle a eu besoin de commencer à écrire cette histoire quand George Bush a envoyé ses troupes en Irak. Je l’ai découverte il y a cinq ans, dans un petit fanzine. Il y avait aussi quelques pages sur son site internet. A l’époque, j’avais déjà trouvé cela extraordinaire et je lui avais écrit pour demander quand elle pensait terminer ce récit. Finalement, elle a mis cinq ans… Ce sera aussi une trilogie, où elle raconte en fait l’histoire de la guerre aux Etats-Unis. C’est sa façon à elle de critiquer tout cela, en créant une histoire de science-fiction autour d’une sorte de Barbarella moderne. Pour nous, aborder la science-fiction est très nouveau. Nous avons décidé de publier son travail en grand format parce que cela marche très bien ainsi. Nous avions procédé de la même façon l’année dernière pour le livre de Laurent Maffre,
Les Chambres du cerveau.
Troisième sortie de janvier : Nord nord-est, dessiné par Gilles Tévessin, découvert en 2006 avec Un taxi nommé Nadir. Un titre un peu particulier pour vous puisque vous en êtes également le scénariste…
Oui… Romain Multier, le scénariste de
Nadir, est en train d’écrire sa prochaine histoire pour Gilles. En attendant, ce dernier a proposé que l’on essaie de faire quelque chose ensemble… et l’idée m’a plu. Nous avons repris deux personnages qu’il avait inventés avec sa femme pour une histoire courte, puis nous sommes partis en voiture. En roulant, j’ai compris au fil du temps l’histoire que nous voulions raconter. Nous avons une culture cinématographique commune. Nous aimons les films de Cavalier, de Rohmer, de Jacques Rozier,… Notre idée porte sur le fait de regarder les choses un peu de biais, pour constater que cela marche quand même. Nous ne sommes pas obligés de répondre tout le temps à ce que la société nous impose… Nos deux personnages vont en rencontrer d’autres, dans une sorte de visite de Paris un peu décalée, dans un univers populaire où l’on regroupe ses quelques euros pour se payer la Tour Eiffel… Ce n’est pas vraiment un scénario au sens traditionnel du terme, et c’est aussi pour cela que j’ai pu me permettre de le faire. Je ne me sens pas du tout écrivain.
En dehors de ces trois titres, pouvez-vous déjà nous parler d’autres projets ?
Normalement, nous rééditerons le livre de Phil Casoar,
Les Aventures épatantes de Benoît Broutchoux, en couleurs et au format à l’italienne, comme il le souhaitait à l’origine. Nous allons sans doute aussi publier des livres de Crepax, comme
Frankenstein ou
Dracula… Au cours de l’année prochaine, il y aura un nouveau livre de Chantal Montellier et peut-être un de Paul Hornschemeier. Nos prochains projets concernent surtout des auteurs avec qui nous avons déjà travaillé, comme Matthias Lehmann dont on attend également un nouveau livre… Mais du côté des découvertes, nous sortons ces jours-ci
Les Noceurs, de Brecht Evens, qui est vraiment extraordinaire !